Le dernier des flibustiers

Rencontre, il y a un peu plus de cinq ans avec l’auteur de Solo, l’Ibis Rouge, un drôle de paroissien… Dans le cadre de l’émission Les Clefs du Cinéma

Il faut donner du temps au temps pour digérer la mort. S’apercevoir que la présence est définitivement effacée. Le dernier des boucaniers du cinéma français a baissé pavillon.
C’est le lot du cinéma de toujours rester orphelin d’un de ses créateurs. A cet instant, les pleureuses de l’Olympe ne suffisent plus : Jean-Pierre Mocky vient de disparaître en oubliant sur le pas de porte de la vie, sa gouaille et sa caméra. Il laisse le cinéma français en apesanteur. Dans cette triste normalité dont il est coutumier.
Trois bouts de ficelles et puis s’en va.
Tel est le cinéma de Mocky, Belle Gueule de la nouvelle vague avant de devenir réalisateur, compagnon de route de Bourvil, son ami de longue date à qui il sut, avant tout le monde, offrir les rôles qui lui convenaient.
Mocky aime le cinoche et ne nous l’envoie pas dire… Cinéaste tumultueux, colérique sans prétention. Ses brusques sautes d’humeurs étaient avant tout dirigées envers lui même.
Dénigré par certains mauvais coucheurs, ignoré par d’autres, mais reconnu par le plus grand nombre, l’anar cultivait la silhouette d’un Leo Malet avec lequel le réalisateur aimait se confondre. Comme l’auteur de Nestor Burma, Mocky refusait que l’économie lui dicte sa façon de créer, qu’il tenait à garder libertaire. Ses films, très inégaux, non seulement avaient
le mérite d’exister, mais savaient s’ancrer dans la mémoire collective. Est-ce un hasard si au fur et à mesure de sa carrière on se bousculait au portillon pour être présent sur ses films.
Pour des stars comme Deneuve, Serrault, Eddy Mitchell, Michel Simon, Gérard Depardieu, Jeanne Moreau ou bien d’autres encore, il ne s’agissait pas d’ajouter un film de plus à leurs CV, mais bien de souligner qu’ils avaient fait un film avec Mocky.
L’homme se jouait du temps et de sa naissance : deux dates, comme pour mieux nous perdre. Peu importe, au fond. Le malin continue à nous jouer des tours à sa façon. Plaisant, l’artiste.
C’est une silhouette lourde au regard malicieux qui restera dans nos mémoires. Il vient de rejoindre quelques uns de ses potes, quelque part dans l’infini. Sans autre précision du GPS.
Avec un peu moins de 70 films et 4 courts-métrages, Jean-Paul Mokiejewski, dit Jean-Pierre Mocky, qui a commencé sa carrière avec Luchino Visconti (Senso), Federico Fellini (La strada) restera ce réalisateur rare, qui a marqué tant par son originalité artistique que comme producteur, un cinéma français sclérosé.
Salut et fraternité Jean-Pierre