Dans l’ombre du doute

De l’importance de la zappette. Ce petit boîtier sur lequel on appuie fiévreusement pour changer de chaîne. La zappette est présente, en guest star, dans le dernier film de Paul Vecchiali, Un soupçon d’amour. Une main puis le bras entier se glissent dans le plan large d’un intérieur plongé dans la pénombre. Lieu vidé de ses personnages pourtant parfaitement présents en silhouettes et hors champ. Un théâtre d’ombre. L’action clôt le plan séquence. Acte délibéré. Geneviève (Marianne Basler) zappe le dîner organisé par André (Philipe Puymartin) qui devait réunir son metteur en scène, Pierre Nélasse (Pierre Sélénas), et la comédienne Isabelle (Fabienne Babe), maîtresse d’André pour essayer de remettre sur rail les répétitions d’ Andromaque de Racine. Pourquoi arrêter le curseur sur cette séquence ? Sur ce long va-et-vient  chorégraphique teinté de non-dit ? De croisements verbaux à la surdité linguistique ?  Peut-être que l’acte est trop simple, même si cela reste la cheville ouvrière du film. N’assistons-nous pas au dédoublement des personnalités ? Une représentation d’une crise ? Les métiers de ces gens-là, monsieur, ce sont les planches ! Alors, un jeu ? Un jeu irréversible auquel nous sommes conviés !  L’annulation du dîner est le prétexte. La joute du couple qui se déchire en absence de mots. Mais ils sont là, écrits. Dans la bouche des comédiens compréhensibles jusqu’au point final que nous offre Paul Vecchiali dans sa narration cinématographique. Même l’éloignement de Geneviève qui a besoin de faire le point sonne les trois coups d’un nouvel acte, ce qui ne veut pas dire une mise à distance des personnages. Le réalisateur nous propose de voir ce que l’on écoute et de découvrir ce que l’on entend. Le cinéma de Paul Vecchiali est là dans la jonction du verbe et de l’image en plan-séquence. Aux décors figés comme peuvent l’être les toiles peintes des théâtres ambulants. La vraisemblance est là, au présent, parfaitement en accord pour la représentation. Un tout qui pourrait être schizophrène. La dissimulation de la réalité et le non-dit par exemple. Une représentation qui semble doucement prendre possession de Geneviève qui s’éloigne de sa vie de comédienne en offrant le rôle d’Andromaque à son amie et maîtresse de son mari, André. Cette déconnexion à un nom : le doute. L’autre personnage du film. Il s’inscrit sans que nous nous en rendions compte. Pourtant il est là avec le visage de l’enfance : Jérôme (Ferdinand Leclère), enfant unique d’André et Geneviève. Jérôme dont la mère protectrice s’occupe plus que nécessaire devant l’indifférence du père. Cette distorsion ira crescendo tout au long du film. Une incompréhension mutuelle maîtrisée par le secret. Les mots, encore et toujours eux, sont autant de ponctuations qui mènent les spectateurs à l’interrogation finale, dans le dernier plan du film. Paul Vecchiali nous sait adultes. Il ne nous ouvre aucune porte mais les clés de son film sont là à disposition. Nous voilà locataires d’une histoire dont nous sommes seuls détenteurs de ce que nous voyons.