Dawson City, le temps suspendu

Ce n’est pas parce que les films ne sont pas en salles, qu’ils n’existent pas 

Dawson city. A name that snaps like a shot in the Sierra. Birth of a mushroom town after the discovery of gold. We are in 1898. 580 kilometers from the Arctic Circle, in Canada. Three years after the birth of cinema and a decade from the official end of the Indian wars which definitively ends the conquest of the West, while Buffalo Bill parades with great fanfare in Europe, with its reconstructions of the magnified West. The Bill Morrison film that Serge Bromberg (Lobster films) invites us to discover has the singularity of making history. To be in this no man’s land. This border that the time of writing has not yet assimilated. The image is the verb. There is not in the distant lands, the reflection of the blank page, despite the arrival of a Jack London. We cross the bridges of time. Memory filmed in the moment. The United States is done with the West. We must take up the backpack for the North, another adventure. That of gold. We could have stopped there, to watch, greedy as we are, Chaplin’s Gold Rush for the tenth time, rediscover I am an adventurer by Anthony Mann. It is insufficient. The legend takes place in reality, in the film of Bill Morrison. Dawson City, time suspended. We are in 1978, eighty years after the creation of the city by Joseph Ledru who chased the Indians from their fishing village to transform the city into a mining city (up to 40,000 inhabitants – today 1,500). The adventure is there. On this precise day when the excavator tears up the muddy ground for the construction of a leisure center. The treasure appears. 533 reels of highly flammable film (nitrates). So begins the film. It is for the director to immerse us, head first, in this enigma that one might think fictional. Bill Morrison offers us a sensory journey. If he revives the ghosts that populated and built the city, it is through the film found that the story unfolds. With this feeling of biting when you discover over the projection, this special relationship that maintains the city with the cinema. Border town. Forgotten city until we find the treasure. Films dating from 1898 at the end of the silent film. Far from it all, the concern then was not to return these films to the producers. So we pile up then we throw into the river. A disused swimming pool in the sports center will also do the trick, and now it is filling up with overflowing. So goes the life of forgotten films. It will be necessary that the city in its mutation sees the fire devoured several establishments and the abandonment of the mining (the overflight of the open-pit gold mine, impressive) so that Dawson City, like the sleeping beauty, confines itself , on its legend. Bill Morrison signs a film with the delightful pictorial writing which offers to our glance the torn traces of the films bruised by time, giving back to the images the marks of their destruction.

Dawson city. Un nom qui claque comme un coup de feu dans la Sierra.  Naissance d’une ville champignon après que l’on y a découvert de l’or. Nous sommes en 1898. A 580 kilomètres du cercle polaire arctique, au Canada. Trois ans après la naissance du cinéma et à une décennie de la fin officielle des guerres indiennes qui clôt définitivement la conquête de l’Ouest, alors que Buffalo Bill parade en grande pompe en Europe, avec ses reconstitutions de l’Ouest magnifié. Le film de Bill Morrison que nous propose de découvrir Serge Bromberg (Lobster films) a la singularité de signer l’Histoire. D’être dans ce no man’s land. Cette frontière que le temps de l’écriture n’a pas encore assimilée. L’image est le verbe. Il n’y a pas dans les terres lointaines, la réflexion de la page blanche, malgré la venue d’un Jack London. Nous franchissons les passerelles du temps. Mémoire filmée dans l’instant. Les États-Unis en ont fini de l’Ouest. Il faut reprendre le baluchon pour le Nord, une autre aventure. Celle de l’or. On aurait pu s’arrêter là, à visionner, gourmands que nous sommes, La Ruée vers l’Or de Chaplin pour la dixième fois, redécouvrir Je suis un aventurier d’Anthony Mann. C’est insuffisant. La légende s’inscrit dans le réel, dans le film de Bill Morrison. Dawson City, le temps suspendu. Nous sommes en 1978, quatre-vingts ans après la création de la ville par Joseph Ledru qui a chassé les Indiens de leur village de pécheurs pour transformer la cité en ville minière (jusqu’à 40.000 habitants – aujourd’hui 1.500). L’aventure est là. En ce jour précis où la pelleteuse déchire le sol boueux pour la construction d’un centre de loisirs. Le trésor apparaît. 533 bobines de pellicules hautement inflammables (nitrates). Ainsi commence le film. Il s’agit pour le réalisateur de nous plonger, tête la première, dans cette énigme que l’on pourrait croire fictionnelle. Bill Morrison nous offre un voyage sensoriel. S’il fait revivre les fantômes qui ont peuplé et construit la ville, c’est à travers la pellicule retrouvée que l’histoire se déroule. Avec cette sensation de morsure lorsque l’on découvre au fil de la projection, ce relationnel si particulier qu’entretient la ville avec le cinéma. Ville frontière. Ville oubliée jusqu’à ce que l’on trouve le trésor. Des films datant de 1898 à la fin du muet. Loin de tout, la préoccupation d’alors n’est pas de retourner ces films aux producteurs. Alors on entasse puis on jette dans la rivière. Une piscine désaffectée du centre sportif fera aussi l’affaire et voilà qu’elle se remplit à en déborder. Ainsi va la vie des films oubliés. Il faudra que la cité dans sa mutation voit le feu dévoré plusieurs établissements et l’abandon minière (le survol de la mine d’or à ciel ouvert, impressionnant) pour que Dawson City, comme la belle endormie, se renferme sur elle-même, sur sa légende. Bill Morrison signe un film à l’écriture picturale réjouissante qui offre à notre regard les traces déchirées des pellicules meurtries par le temps, rendant aux images les empreintes de leurs destructions.