Léger et le cinéma

LA MÉCANIQUE DE L'IMAGE

Avec sa gueule d’acteur sorti tout droit de Scarface, à moins qu’il ne s’agisse de Dick Tracy, ce héros créé par Chester Gould en 1931,
Léger (1881-1955) rappelle à notre bon souvenir, les ambiguïtés relationnelles qu’ont toujours entretenues le cinéma et l’art pictural. Reconnaissons qu’elles n’ont pas toujours fait bon ménage, parfois même le couple se déchirait, proche d’un divorce sans concessions.  Heureusement, il y a aussi des réussites qui tutoient l’osmose. Comment oublier Le Mystère Picasso de Clouzot (1955) ? Le dernier livre de François Albera (rédacteur en chef de 1895, revue d’histoire du cinéma) consacré à Fernand Léger et le cinéma, en écho à l’exposition que l’on pourra découvrir en 2022 au musée Fernand Léger à Biot. Un peu d’avance ne fait pas de mal. La collection Le Cinéma des poètes des Nouvelles Éditions Place nous rapproche un peu plus de ce bonheur diffus qu’entretint avec difficulté l’artiste pictural et le 7e Art. 110 pages à feuilleter avec autant de bonheur que nous avons à nous retrouver dans les salles obscures. L’ouvrage de François Albera que tout cinéphile doit avoir dans sa bibliothèque est un dé-confinement mental. Celui d’ouvrir les mots du poète. Aérer pour se libérer des convenances. Quelque chose de simple qui se lit en images. Tourner les pages et voguer. La  nuance du verbe nous permet de plonger dans un univers proche des origines et oublier les querelles en devenir. Une époque où les possibles sont encore envisagés avant que le 7e Art ne se fige dans l’industrialisation. La peinture donc. L’illustration également. Que Léger ne désolidarisera jamais de l’image argentique. Un tout que l’on retrouve dans Le Ballet Mécanique (1924), le seul film entièrement réalisé par le peintre. Film qui plonge dans ce que certains nommeront “Films d’Art’, à faire fuir le cinéma du samedi soir ! Qu’importe la mouvance, l’important est l’émotion de cet artifice que le cinéma offre. Les arts dans leur ensemble conjugués en un seul que le critique italien Ricciotto Canudo en 1923, nommera le 7e art.  Le Ballet Mécanique rejoindra par son esthétisme, La Roue (1922) d’Abel Gance dans lequel Fernand Léger glissa sa patte de coloriste pour les panneaux ferroviaires et l’élaboration de quatre maquettes d’affiches. L’agilité d’adaptation de son savoir permettra au peintre d’aborder le décor, les costumes, les affiches avec la même démarche artistique. Fernand Léger peindra le social et se laissera filmer, lui qui pourtant aimait tant cette place de “metteur en image”  derrière la caméra. Il mettra en scène ses tableaux monumentaux comme autant de photogrammes, certains aussi grands qu’un écran de cinéma. Avoir le recul pour voir. Il saura par les décors offrir au cinéma sa grandeur. L’Inhumaine de Marcel l’Herbier fait partie de ces trop rares projets menés à terme. Grandiose, décors monumentaux, personnages à eux seuls dévorant l’image. L’aboutissement d’un relationnel artistique qui ne se reproduira plus. Combien de scénarios écrits resteront lettres mortes ? A noter les films de papiers, cette volonté de l’animation comme outil cubiste. Un “Charlot” fragmenté. L’acte politique de Fernand Léger n’est jamais loin, voir sa correspondance avec le cinéaste soviétique Eisenstein pour un projet concernant Louise Michel (La Vierge Rouge). Le cinéma égraine la vie du peintre sans concrétisation. Il ne renoncera jamais, toujours l’espoir. Ne s’est-il pas entretenu avec Epstein, Man Eay, Max Ernst et Alexandre Calder, auxquels il se joindra en 1947 pour un sketch dans le film collectif dirigé par Hans Richter, Dreams that Money Can Buy ? Un aboutissement du cinéma surréaliste. Une approche qu’il définira par le terme Cinématique. Tout une aventure artistique en un mot. Il suffit à résumer les innombrables projets inaboutis. L’absence n’empêche pas l’empreinte de Fernand Léger de perdurer.

La sortie chez Lobster de L’INHUMAINE de Marcel L’Herbier (entièrement restauré) et dont les décors grandioses sont signés Fernand Léger, est bon moyen pour découvrir l’indispensable film de Marcel L’Herbier et l’ampleur artistique de l’auteur du Ballet mécanique. N’hésitez pas cliquer sur le visuel pour vous procurer ce chef d’œuvre.