Vivre & Chanter

                 Vaste monde où tous peuvent chanter

Johnny MA. Vivre et Chanter (2019) est le troisième film du réalisateur. En 2016 on pouvait découvrir Old Stone et en 2014 son court-métrage A Grand Canal.

Le monde s’écroule et l’on ne s’en aperçoit pas. On veut ignorer la catastrophe. Fermer les yeux devant le cataclysme en devenir. Le film de Johnny Ma est une fable qui pourrait rappeler Prova d’orchestra (1978) de  Federico Fellini. Mais ici la destruction ne s’inscrit pas dans la démesure. Elle s’égraine dans l’esthétisme des ralentis d’une mâchoire ouverte, celle de la pelleteuse qui réduit en un amas de pierres un vieux quartier de la banlieue de Chengdu.  Là où réside une troupe d’opéra traditionnel de Sichuan dirigé par une femme, Zhao Li. Elle sait la compagnie en sursis depuis qu’elle a reçu une lettre d’expropriation. Zhao Li ne dit rien, pas encore. N’est-ce pas son rôle que d’essayer de faire survivre cette compagnie qui donne encore des représentations dans son théâtre de fortune, rappelant les tréteaux d’un Jean-Baptiste Poquelin. D’accord ! le public est du quartier, loin du brouhaha de la ville tentatrice. Un peu vieux mais le regard malicieux… En réserve, un autre temps, une autre Chine que le pouvoir désire oublier. Un monde en disparition. Le cinéma de Johnny Ma se vit par touches, comme au théâtre en actes. La découverte de cette troupe en survie est bien réelle. Comprenez qu’elle existe. Nous pénétrons dans une famille d’artistes qui savent leur temps compté. Comment survivre ? L’art que l’on pratique, millénaire, est-il devenu en deux décennies bon à mettre à la poubelle ? C’est le constat sans appel de Johnny Ma. L’évolution de la société chinoise est sans concession avec son passé.  L’opéra de Sichuan devenait un rêve éveillé pour ses spectateurs âgés qui se blottissaient chaque jour de la représentation dans le théâtre de fortune.  L’opéra se découpe en autant de quartiers qu’il y a de lieux festifs. On vend sur étalage une culture millénaire, à qui le rôle des masques, à qui la danse du démon, à qui le diablotin ! Nettoyé de sa complexité ancestrale, on ne garde que l’habit. Le charcutage devient une métaphore de la société chinoise. Si la fin du film est attendue, elle ne s’inscrit pourtant pas dans une volonté nostalgique et passéiste. En revenant sur le quartier détruit, zone de guerre aux bâtiments éventrés laissés par les pelleteuses et autre grues Zhao Li et sa nièce, perdues dans les gravas, cherchent l’endroit du théâtre. Le trouvent-elles réellement ? Peu importe au fond puisque dans le silence du terrain vague, les premiers  mouvements de danse emplissent l’écran alors qu’apparaissent, les uns après les autres tous les membres de la troupe de l’opéra de Sichuan en costume traditionnel. Message fort et dansé. Qu’importe la volonté de destruction politique ! Il reste la culture, la tradition. Les deux ensembles comme mémoire en résistance.